Coronavirus : entre guerre stratégique et détresse humaine

Siaka COULIBALY / Juriste & Analyste politique

Dans cette tribune, Siaka Coulibaly, juriste et analyste politique revient sur les prouesses de la Chine dans la lutte contre le COVID-19. Il analyse également les conséquences économiques et financières de cette pandémie et prédit la relance rapide de l’économie chinoise

Le monde est frappé par la pandémie du Covid 19 à la fois par la fulgurance létale de cette infection « nouvelle » et par la peur panique générale qu’elle suscite. La vitesse à laquelle les personnes infectées par le virus décèdent est quasiment inédite. En quelques jours, les facultés respiratoires s’amenuisent, le malade entre dans une détresse respiratoire aigüe, et finit par mourir sous les yeux du personnel soignant impuissant.
A ce jour, plus de douze mille personnes ont péri du fait de cette maladie, à l’échelle du monde. S’il est vrai que les zones touchées ne répondent à aucune logique, ni génétique, ni géographique, en dehors, relativement, du cas africain, le processus temporel de la maladie est parfaitement identique, de Wuhan en Chine, à Bergame en Italie ou à New York aux Etats Unis.
Bien entendu, le Covid 19 est une maladie comme le monde en a connu des centaines. Cependant, cette épidémie, inconnue jusque-là, fait venir à l’esprit plusieurs considérations intéressantes qu’il importe absolument d’isoler, dans la panique générale qui cause presque plus de dégâts que la maladie elle-même.
D’abord, le caractère chinois du Corona virus. Malgré que plusieurs pays assez largement dispersés sur le globe soient sévèrement touchés par le Covid 19, l’idée que c’est un fléau chinois est restée vivace dans une partie de l’opinion publique internationale.
Ce préjugé, essentiellement issu de la surmédiatisation du Corona virus par les médias occidentaux, a été clairement perceptible dans le traitement du cas abusivement attribué à la Chine par le ministère burkinabè de la santé, le 16 mars 2020. C’est aussi ce préjugé qui démontre le caractère stratégique et géopolitique du Covid 19. Du fait que le Corona virus ait commencé sa razzia meurtrière sur le territoire chinois, il a rapidement été catalogué comme une spécialité exclusive de la Chine, et surtout, que la maladie resterait localisée dans l’Empire du milieu. L’expansion du Covid 19 au reste du monde, dans des proportions plus importantes que l’impact chinois, a surpris certains pays qui étaient et restent très loin d’être préparés à contrer efficacement le Covid 19.
Pourquoi a-t-on pu penser que le corona virus est une pathologique spécifique chinoise ? Pour la simple raison que l’ancêtre de cette maladie qui n’a rien de nouvelle, à savoir le Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) était apparu à Hong Kong en 2002 et son pic épidémique qui s’est situé en 2003, a été très largement localisé en Chine. L’identification du virus du SRAS a été assez rapide (quelques mois seulement alors qu’il avait fallu plusieurs années pour découvrir celui du VIH SIDA).
Onze laboratoires avaient été mobilisés par l’OMS pour cette identification. Il s’est avéré que le virus du syndrome respiratoire aigu sévère, qui avait reçu le nom de SRAS-CoV appartient à la famille des Coronaviridæ et au genre des Coronavirus. Sur un total mondial de 8346 cas de SRAS recensés (Doctissimo – Le SRAS en chiffres), 7554 cas ont été comptabilisés en Chine dont 1654 à Hong Kong qui jouit d’un statut de Région administrative spéciale de la République Populaire de Chine, statut qu’il partage avec Macao).
Pour un total de 646 décès attribués à cette maladie, la Chine en a compté un total de 552 morts (204 à Hong Kong). A l’opposé, les pays occidentaux ont, à l’exception du Canada (251 cas et 44 décès), été très peu affectés par le SRAS. Les Etats Unis ont connu 65 cas et 0 décès, la France 6 cas, l’Allemagne 8 cas et l’Italie 9 cas pour aucun décès dans ces trois pays. Etant donné le lien congénital entre le SRAS et le Covid 19, les stratèges occidentaux avaient pensé que l’épidémie du corona virus resterait confinée en Chine comme ce fut le cas, en 2003, pour le SRAS.
On peut reconnaitre dans cette crise sanitaire la puissance du géant chinois, comme c’était déjà le cas dans les domaines économique, financier et technologique. Seulement trois mois ont été nécessaires à la Chine pour passer du stress général aigu à l’état du contrôle total de la situation sanitaire. La Chine a mené la riposte comme une vraie guerre. Ce fut d’ailleurs, le système de santé militaire chinois qui a organisé et réussi cette riposte. De la construction d’un grand hôpital spécialisé en un peu plus de dix jours, équipé de 1300 lits où travaillaient, 24 heures sur 24, 4000 médecins volontaires, à l’annonce, le 18 mars 2020, du zéro contamination d’origine locale, on est bien obligé de mentionner la prouesse technologique et humaine chinoise.
Au lendemain de cette annonce, la Chine ne craint plus maintenant que les contaminations venues du reste du monde, et son dispositif d’alerte ne concerne que cette source extérieure. Le 23 mars, la ville de Wuhan, premier épicentre mondial du Covid 19 a levé les mesures de confinement total et les habitants ont commencé à vaquer à leurs occupations. Le calendrier de retour à la vie normale dans cette ville et toute la province s’achène le 8 avril prochain.
Les pays occidentaux sont maintenant bien embêtés d’avoir à demander l’aide de la Chine pour résoudre la crise coronarienne sauvage qui dévaste ces pays. Découvrir les réactifs de détection du virus et surtout les traitements médicaux adéquats sont des objectifs que peuvent atteindre la plupart des pays occidentaux, au stade actuel de leurs systèmes de santé. L’exigence d’équipements médicaux adaptés pour prendre en charge simultanément un si grand nombre de malades, est, par contre, un défi que peu de pays peuvent surmonter, d’où la progression dans certains pays (Italie) qui ont fini par dépasser la Chine en nombre de morts dus au Corona virus.
Le ministre français de la santé a, le 19 mars, annoncé (Le Figaro), que, faute de réactifs en quantité suffisante, il fallait considérer que le nombre réel de cas de Covid 19 en France devrait être le double de celui déclaré officiellement. On le voit bien donc, le Corona virus n’est pas une spécificité chinoise. Il s’agit d’une pandémie mondiale qui épargne très peu de pays, et les efforts devraient porter sur les réponses à apporter à ce fléau plutôt que d’en faire une occasion de lutte géopolitique.
Sur une autre plan, la crise sanitaire s’est révélée être aussi une grave crise du capitalisme avec le ralentissement drastique de l’économie des principaux pays développés (Etats Unis, Chine et Union Européenne) suite aux mesures de confinement des populations et de cessation de la circulation des personnes. Ce ralentissement économique s’est d’abord ressenti par l’arrêt de plusieurs unités de production en Europe et a constitué un sujet de débat public sur la dépendance industrielle de cette partie du monde vis-à-vis de la Chine. Le Covid 19 a donné un véritable coup de mou à l’économie chinoise du fait de son caractère subit et violent et les prévisions de baisse de la croissance chinoise étaient crédibles. L’onde de choc de ce ralentissement a, par la suite, concerné le reste du monde.
La crise économique a aussi, par effet domino, été une crise financière des plus graves de l’histoire de l’humanité. Cette conviction se fonde sur des affirmations d’experts très avertis en matière de risques financiers tels l’ancien évaluateur de risques bancaires, ex-chef économiste de l’Agence française du développement, Gaël Giraud, qui a dit ce 21 mars : « nous sommes probablement à la veille d’une nouvelle crise financière majeure ». Et, de fait, toutes les bourses ont dévissé vertigineusement de manière répétée, pendant la crise Covid 19.
En réponse, plusieurs pays et banques centrales ont annoncé des plans de soutien aux entreprises majeures afin de contenir la débandade financière mondiale. La Banque Centrale Européenne a apporté une aide financière de 750 milliards d’euros en soutien aux entreprises européennes, mais le besoin est loin d’être suffisant et la morosité financière se poursuit comme une conséquence directe de la crise sanitaire. Cette dimension du Covid 19 sera certainement beaucoup plus longue et plus difficile à corriger car les chocs économiques mettent du temps à se résorber.
Une prévision inattendue de cette crise sera la confirmation définitive de la supériorité économique de la Chine sur ses concurrents au niveau mondial. Après avoir si rapidement jugulé la maladie traitresse, la Chine va encore plus rapidement reprendre ses activités industrielles et commerciales, pendant que les autres puissances sont encore dans le coma. La production et la consommation vont relancer l’économie intérieure chinoise qui va assurer une partie de la croissance de ce pays.
A court terme, la consommation des autres pays, y compris celle des biens de consommation que ceux-ci produisaient eux-mêmes jusqu’alors, comme les médicaments, va progressivement être assurée par la Chine, le temps que les autres économies se remettent sur pied. Si le monde économique mondial fait preuve d’audace et d’ingéniosité, plusieurs activités totalement stoppées à l’heure actuelle pourraient se délocaliser en Chine, le temps de la crise Covid 19.
L’Euro 2020, championnat européen de football des nations, les championnats les plus suivis (Angleterre, Espagne, Italie, etc.) et bien d’autres spectacles populaires pourraient se dérouler en Chine où les conditions de sécurité et d’infrastructures en général sont présentement réunies, en vue de réduire l’impact économique de la crise et aussi d’améliorer les conditions de confinement dans les pays où cette mesure est appliquée. De manière dialectique, ce qui devait occasionner le péril de la Chine, lui a encore servi d’opportunité stratégique.
Les conséquences du Covid 19 vont beaucoup plus loin qu’on pourrait l’imaginer à première vue. Des implications claires de philosophie politique peuvent être mises au grand jour dans cette crise finalement multidimensionnelle. Le modèle social capitaliste et néolibéral est encore, après la crise financière de mi-2008, touché dans ses fondements par cette dernière épidémie. Dans ce modèle, le citoyen est considéré comme un client et un consommateur qui doit assurer lui-même sa santé, et non comme faisant partie d’une collectivité (Etat) qui a la charge-contrepartie de lui garantir un droit à une santé minimale.
Le débat entre les deux derniers candidats à l’investiture du parti démocrate aux Etats Unis porte précisément sur cette question et devrait s’éclairer de la crise du Covid 19 en cours. La question est : l’Etat fédéral américain doit-il donner une assurance santé à tous les citoyens ou ceux-ci doivent-ils continuer à se prendre en charge, formule ultra libérale en vigueur maintenant qui occasionne une détresse humaine insoutenable dans plusieurs cas. Et le traitement du Covid 19 n’échappe pas du tout à la logique ultra libérale.
L’on apprend, petit à petit, à partir d’un débat nourri entre intellectuels et experts de santé en Europe essentiellement, que les réticences de certains gouvernements occidentaux à utiliser la chloroquine pour éradiquer la maladie serait dues à la faible rentabilité financière de ce médicament. Il coûte quelques centimes d’euros et ne rapporterait pas assez aux compagnies pharmaceutiques.
Le modèle contraire, celui pratiqué en Chine rend le gouvernement responsable de la santé de tous les citoyens chinois. C’est ainsi que le gouvernement chinois s’est saisi du problème dès son apparition et a déployé les mesures nécessaires, en application de l’idéologie sociale qui veut que l’Etat assure la protection et le droit à la santé des citoyens. Sans qu’on ne puisse présager de la modification de l’organisation sociale et des Etats du modèle libéral capitaliste, il est cependant évident que de profondes réflexions systémiques sont déjà lancées sur ce sujet, en occident même.
Au-delà du sujet important de la place des secteurs sociaux, dont la santé, dans les budgets des Etats, c’est le sens de la collectivité nationale qui est en question. Le Covid 19 remet au goût du jour un thème très ancien, celui de la protection sociale universelle à l’intérieur d’une société-Etat. La présente pandémie soulève des interrogations sur le sentiment d’appartenance qui a fondé les nations. Les riches qui ont les moyens de se prendre en charge sur le plan sanitaire, sont frappés au même titre que les plus pauvres.
Mais surtout, même si les riches arrivaient à trouver un moyen de se soigner, ils seraient quand même en danger tant qu’une seule personne quelconque vivant dans le même environnement serait exposée à la maladie. Il s’agit donc, pour les Etats d’obédience néolibérale, de trouver une protection universelle, qui couvre riches et pauvres pour que la santé publique soit une réalité et que l’économie de ces pays soit préservée du risque sanitaire. Les riches ne seront en sécurité que si les pauvres le sont aussi, c’est là la signification philosophique du Covid 19.
Une autre interrogation porte sur la durée de l’épidémie. Si la Chine a réussi à se sortir d’affaire, il semble que les choses évoluent assez différemment dans les pays occidentaux, américains et africains. Se pose donc la question : quand prendront fin les terribles souffrances des populations de ces pays ? Le décompte macabre continuera-t-il au rythme actuel ? Ces questions contribuent à augmenter l’angoisse autour du Covid 19, pendant que les experts se bousculent afin de trouver des solutions efficaces au mal du siècle en cours.
L’agent responsable de la pandémie semble être le même sur l’ensemble des pays touchés. A bien y regarder, on est amené à se demander si plusieurs souches du virus ne sont pas en activité à travers le monde. La souche chinoise est-elle identique à celle sévissant en Italie ? Pourquoi alors le rythme d’infection et de décès est-il si différent de l’Italie à la France ou à l’Allemagne, pays frontaliers entre eux, ou même à l’intérieur de l’Italie, entre le nord durement frappé et le sud ? En prolongeant ce questionnement, on évoquera la situation africaine où il y a bien quelques cas, mais qui évoluent assez clairement moins vite qu’en Europe.
Surtout, le nombre de décès en Afrique semble minime en comparaison du nombre de cas dans les différents pays africains touchés par la maladie. Selon les statistiques dressées par la chaine de télévision Africanews le 24 mars 2020, 43 pays africains sont touchés par le Covid 19 avec un total de 2186 cas et 60 décès. Sur les 43 pays touchés, 13 ont connu des cas de décès. Les pays ayant enregistrés le plus grand nombre de décès sont l’Algérie et l’Egypte avec 19 décès chacun. Pour tous les autres pays, aucun ne compte plus de 5 décès. En particulier, l’Afrique du Sud qui compte le plus grand nombre de cas de contamination (554 cas), il y a zéro décès. Le Maroc (143 cas) et le Burkina Faso (114 cas) ne comptent que 4 décès.
Que signifient ces différences locales, régionales et internationales dans l’apparition et la létalité du Covid 19 ? Décidément, cette peste des temps modernes prend bien l’apparence d’un fléau biblique pour lequel il faut rechercher les explications à plusieurs niveaux, y compris celui spirituel.

Siaka Coulibaly

juriste et analyste politique

Partager

Laisser un commentaire