Burkina Faso : le visiteur du soir de Roch Marc Christian Kaboré

Alors que l’armée burkinabè est débordée par l’activisme djihadiste, le président s’est rapproché d’un courtier en matériel de défense actif dans toute la sous-région.

C’est un ballet qui intrigue toute la communauté diplomatique de Ouagadougou : toutes les fins de semaine, le président burkinabè, Roch Marc Christian Kaboré, va boire du champagne à quelques encablures de la présidence, dans le quartier de Ouaga 2000, chez son ami Raf Dermardirossian. Ce dernier est un négociant en matériel de sécurité et de défense âgé d’une quarantaine d’années qui s’est installé à Ouagadougou au début de la décennie. A l’origine spécialisé dans l’équipement de maintien de l’ordre, il était l’apporteur d’affaires de plusieurs équipementiers turcs dans tout le Sahel et même en Afrique centrale, notamment au Gabon. Il a mené quelques opérations au Burkina sous la présidence de Blaise Compaoré dont la femme, Chantal Compaoré, l’appréciait.

Mais c’est sous Roch Marc Christian Kaboré que l’activité de cet homme d’affaires franco- libanais s’est progressivement développée et diversifiée dans le matériel lourd de fabrication russe ou chinoise. Raf Dermardirossian a notamment facilité l’achat, l’année dernière, d’un petit hélicoptère de combat pour l’armée burkinabè. Un équipement crucial pour le pays, qui était jusqu’alors totalement dépendant des appareils Gazelle et Puma de l’armée française déployés dans la région, notamment dans le cadre de l’opération Barkhane.

L’amitié entre Roch Marc Christian Kaboré et Raf Dermardirossian s’est développée alors que le président burkinabè espère toujours se présenter aux élections présidentielles prévues pour novembre 2020, et ce en dépit d’une détérioration continue de la situation sécuritaire au nord du pays (LC n°778). L’attaque, il y a deux semaines, d’un convoi minier sur la route Ouragou-Boungou, dans la province de la Tapoa, est encore venue dégrader son bilan sécuritaire, régulièrement dénoncé par ses adversaires.

Les chancelleries étrangères, pour leur part, s’inquiètent de cette nouvelle amitié, car nombre d’entre elles ont fait des dons d’équipements militaires à l’armée burkinabè. C’est notamment le cas de la France, mais également des Etats-Unis ( LC n°802), de l’Allemagne ( LC n°807) et même du Qatar ( voir notre enquête). Surtout, ce rapprochement s’opère alors que le président burkinabè refuse de déléguer les questions sécuritaires à des militaires, jugés collectivement trop proches de Blaise Compaoré. Instruit par la tentative de coup d’Etat menée en septembre 2015 par le général Gilbert Diendéré, ancien conseiller militaire de Compaoré, Roch Marc Christian Kaboré a écarté tous les militaires expérimentés des postes à responsabilité, précipitant un affaiblissement généralisé de l’appareil sécuritaire depuis son élection en décembre 2015 ( LC n°762).

Le ministre de la défense, Chérif Sy, est un ancien journaliste originaire du nord du pays, mais dépourvu de véritable expérience militaire. En revanche, il est très proche du président, dont il a longtemps été le haut représentant personnel avant d’entrer au gouvernement. Méfiant envers les sécurocrates, le chef de l’Etat burkinabè préfère donc garder la haute main sur les dossiers militaires, qu’il gère seul. Ainsi, aucun haut gradé n’a été associé aux contacts qu’il a tenté d’initier, au printemps dernier, avec des émissaires proches de la nébuleuse djihadiste active dans le nord du pays ( voir notre enquête).

Tous les articles depuis 1992 sur AfricaIntelligence.fr 20 NOVEMBRE 2019 – Nº812

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